Déguisement en homme

Merci de poster ici tout ce qui concerne le travestissement en homme.

Georges Sand (1804-1876), L’histoire de ma vie

Balzac disait : « On ne peut pas être femme à Paris à moins d’avoir 25 mille francs de rente. » Et ce paradoxe d’élégance devenait une vérité pour la femme qui voulait être artiste.

Pourtant je voyais mes jeunes amis berrichons, mes compagnons d’enfance, vivre à Paris avec aussi peu que moi et se tenir au courant de tout ce qui intéresse la jeunesse intelligente. Les événements littéraires et politiques, les émotions des théâtres et des musées, des clubs et de la rue, ils voyaient tout, ils étaient partout. J’avais d’aussi bonnes jambes qu’eux et de ces bons petits pieds du Berry qui ont appris à marcher dans les mauvais chemins, en équilibre sur de gros sabots. Mais sur le pavé de Paris, j’étais comme un bateau sur la glace. Les fines chaussures craquaient en deux jours, les socques me faisaient tomber, je ne savais pas relever ma robe. J’étais crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais chaussures et vêtements, sans compter les petits chapeaux de velours arrosés par les gouttières, s’en aller en ruine avec une rapidité effrayante.

J’avais fait déjà ces remarques et des expériences avant de songer à m’établir à Paris, et j’avais posé ce problème à ma mère, qui y vivait très-élégante et très-aisée avec 3,500 francs de rente : comment suffire à la plus modeste toilette dans cet affreux climat, à moins de vivre enfermée dans sa chambre sept jours sur huit ? Elle m’avait répondu : « C’est très-possible à mon âge et avec mes habitudes ; mais quand j’étais jeune et que ton père manquait d’argent, il avait imaginé de m’habiller en garçon. Ma soeur en fit autant, et nous allions partout à pied avec nos maris, au théâtre, à toutes les places. Ce fut une économie de moitié dans nos ménages. »

Cette idée me parut d’abord divertissante et très-ingénieuse. Ayant été habillée en garçon durant mon enfance, ayant ensuite chassé en blouse et en guêtres avec Deschartres, je ne me trouvai pas étonnée du tout de reprendre un costume qui n’était pas nouveau pour moi. A cette époque, la mode aidait singulièrement au déguisement. Les hommes portaient de longues redingotes carrées, dites à la propriétaire, qui tombaient jusqu’aux talons et qui dessinaient si peu la taille que mon frère, en endossant la sienne à Nohant, m’avait dit en riant : « c’est très-joli, cela, n’est-ce pas ? C’est la mode, et ça ne gêne pas. Le tailleur prend mesure sur une guérite, et ça irait à ravir à tout un régiment. »

Je me fis donc faire une redingote-guérite en gros drap gris, pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, j’étais absolument un petit étudiant de première année. Je ne peux pas dire quel plaisir me firent mes bottes : j’aurais volontiers dormi avec, comme fit mon frère dans son jeune âge, quand il chaussa la première paire. Avec des petits talons ferrés, j’étais solide sur le trottoir. Je voltigeais d’un bout de Paris à l’autre. Il me semblait que j’aurais fait le tour du monde. Et puis, mes vêtements ne craignaient rien. Je courais par tous les temps, je revenais à toutes les heures, j’allais au parterre de tous les théâtres. Personne ne faisait attention à moi et ne se doutait de mon déguisement. Outre que je le portais avec aisance, l’absence de coquetterie du costume et de la physionomie écartait tout soupçon. J’étais trop mal vêtue, et j’avais l’air trop simple (mon air habituel, distrait et volontiers hébété) pour attirer ou fixer les regards.